La vie de Mahomet de Charb : BD de référence de la libre expression

La vie de Mahomet- Rémy Le Gall
C’est une étrange BD de référence que les circonstances m’amènent à présenter dès maintenant dans ce nouvel article. Celle de la libre expression. Celle d’un dessinateur qui est mort tragiquement aujourd’hui. Je ne m’étendrai pas sur le symbole qu’incarne l’auteur de cet ouvrage. D’autres le feront mieux que moi et ce n’est pas le propos de ce blog centré davantage sur les oeuvres que sur le parcours et la vie des auteurs.

Il s’agit juste ici de présenter les bandes dessinées de référence. Celles qui sont incontournables par leur singularité et la qualité tout à fait particulière de leur dessin ou de leur histoire. Certes, je connaissais Charb. Je n’ai nulle raison de le cacher. Nous avions fait connaissance au salon du livre de Paris où nous étions tous les deux intervenants d’un débat sur la BD politique. Il n’était pas encore directeur de la Rédaction de Charlie Hebdo. C’était un type sympa, humain, intelligent et simple. Il restera le même lorsqu’il se verra attribuer de nouvelles responsabilités, lorsqu’il découvrira son bureau incendié, lorsqu’il recevra des menaces de mort, lorsqu’il se retrouvera régulièrement accompagné d’une personne chargée de sa sécurité. D’accord, il avait des convictions chevillées au corps. D’accord, il avait une certaine idée de la tolérance et de la dignité. D’accord, il n’hésitait pas à le proclamer et à se faire l’hardi défenseur des libertés. Mais c’était avant tout un auteur de BD et un dessinateur de presse pétri d’humilité. Le connaître, c’était comprendre que ses dessins traduisaient une expression authentique de révolte matinée d’un humour potache irrépressible sans volonté de provocation gratuite ni d’intention de mépris.

Ce n’est pas qu’une icône qui a été assassinée. Ce n’est pas qu’une métaphore de la liberté d’opinion. C’est aussi et surtout un honnête et consciencieux auteur de BD qui ne voulait exclure personne de l’expérience et de la perception de l’auto-dérision afin d’éviter les ostracismes quelles que soient les appartenances religieuses ou les statuts sociaux. C’est ce qui rend sans doute le drame de sa fin de vie plus criant encore d’absurdité.

Et c’est aussi pour cela qu’il faut lire et relire Charb. Et c’est pour ça aussi qu’il faut lire « La vie de Mahomet ». Les fidèles lecteurs de Charlie Hebdo n’y retrouveront pas la tournure d’esprit corrosive habituelle des cases de l’hebdomadaire satyrique. Cette BD est certainement moins irrévérencieuse pour la religion musulmane que le sympathique « Voyage des pères » de David Ratte (J’y reviendrai) pour la religion catholique.

Il s’agit simplement de la première BD au monde qui met en scène la vie de Mahomet. Et pour ne pas dénaturer le propos de Charb, je m’en tiendrais simplement à restituer la postface éloquente qu’il a écrite pour expliquer sa démarche :  » A qui appartient Mahomet ? A tout le monde. Il est le prophète des musulmans certes, mais pour d’autres, il est un personnage historique ou bien une légende. On peut caricaturer Mahomet comme on caricature Jésus, Napoléon ou Zorro. Lorsqu’on caricature Mahomet dans Charlie, on caricature surtout l’idée que s’en font les extrémistes ou bien on se sert de Mahomet pour l’opposer aux musulmans radicaux. Dans tous les cas, c’est la vision des fous de Dieu qui détermine notre façon d’envisager Mahomet. En occident, tout le monde peut citer des épisodes de la vie de Jésus mais qui peut citer un épisode de la vie de Mahomet ? Est-ce normal dans un pays comme la France où l’Islam est présenté comme la deuxième religion ? Nous avons mis en image la vie de Mahomet telle que l’ont racontée les chroniqueurs musulmans. Sans aucun humour ajouté. Si la forme apparaîtra à certain blasphématoire, le fond est parfaitement halal… A vous de voir. »

Aucun texte du Coran n’interdit de dessiner Mahomet, ni de le caricaturer d’ailleurs. Et dans cet ouvrage paru aux éditions Charlie Hebdo, nul début d’évocation ou d’allusion aux caricatures du journal Danois relayées par l’hebdomadaire qui ont déclenché une immense polémique. La retranscription en BD est effectivement fidèle aux histoires racontées par les « chroniqueurs musulmans ». Rien de plus finalement pour cette série en deux albums. Mais elle est unique. Et c’est ce qui la rend infiniment précieuse. Au-delà de son traitement, sa simple existence fonde donc sa qualification de référence de la libre expression.